En 2024, la valeur mondiale des droits musicaux a atteint 47,2 milliards de dollars, un niveau jamais observé jusqu’ici, selon les données publiées par l’International Music Publishers Forum (IMPF GLOBAL MARKET VIEW) et l’analyse de l’économiste spécialisé dans la musique Will Page.
Ce chiffre confirme la trajectoire ascendante du secteur, bien que la croissance annuelle ralentit à +5,2 %, soit environ 2,3 milliards de dollars par an. Après des années d’euphorie liées à la pandémie, l’industrie entre dans une phase plus mature, marquée par une normalisation des usages et des rythmes de consommation.
La musique enregistrée demeure le principal moteur économique du secteur. En effet, les labels ont généré près de 29 milliards de dollars en 2024, représentant environ 60 % de la valeur totale. La dynamique la plus structurante se situe ailleurs: les revenus liés à la composition, aux auteurs et aux éditeurs représentent désormais 40 % du marché mondial, soit près de deux dollars sur cinq générés par les droits musicaux. Une part significative de cette valeur provient des sociétés de gestion collective (comme la SACEM ou l’ASCAP), complétée par des accords conclus directement entre éditeurs et plateformes.
La dernière décennie a définitivement redessiné le modèle économique de la musique: portée par le streaming, la monétisation des droits s’est intensifiée et rationalisée à l’échelle internationale. Les revenus de l’édition ont progressé plus rapidement que ceux de la musique enregistrée, renforçant le rôle des catalogues et des œuvres en elle-même dans la création de valeur. Le développement des licences directes (sans passer par les fameuses sociétés de gestion collective), permettant aux éditeurs de contractualiser sans intermédiaires, traduit cette évolution vers des modèles plus lisibles et plus efficients.
Une décennie de croissance portée par le streaming et les marchés locaux
Un autre mouvement de fond se dessine, celui d’une relocalisation de la valeur. Dans plusieurs marchés, la musique produite localement capte désormais une part croissante des revenus.
Au Danemark, la majorité des albums les plus écoutés sont interprétés en langue nationale. Au Brésil, le streaming a permis à des artistes lusophones d’atteindre une audience massive sans dépendre des circuits internationaux traditionnels. Cette reconfiguration, impensable à l’ère de la diffusion linéaire, redéfinit la géographie économique de la musique.

Perspectives : entre risques liés à l’IA et potentiel de revenus sous-estimés
L’avenir n’est toutefois pas exempt de zones de tension. L’intelligence artificielle ouvre de nouveaux usages, mais elle pourrait aussi fragiliser certains segments, notamment la musique destinée aux films, aux séries ou à la publicité. Par ailleurs, dans de nombreux cas, les licences de synchronisation privilégient des titres de catalogue disposant déjà d’une empreinte culturelle établie.
La création de valeur pourrait ainsi devenir plus asymétrique, avec des gagnants et des perdants selon les usages et les marchés, même si le volume global continue de progresser.
Enfin, le chiffre de 47,2 milliards de dollars doit être lu avec prudence: certaines régions restent partiellement sous-évaluées dans les statistiques mondiales. La Chine, cinquième marché mondial de la musique enregistrée, génère des revenus significatifs liés à la composition qui ne sont pas entièrement intégrés aux données globales. Comme le souligne Will Page, une industrie véritablement mondiale appelle une mesure véritablement exhaustive.
De plus, la pénétration du streaming demeure encore limitée dans de nombreux marchés émergents, laissant entrevoir un potentiel de croissance significatif à mesure que l’accès aux smartphones, aux moyens de paiement et aux offres locales progresse.
Par ailleurs, la diversification des usages de la musique, notamment dans l’audiovisuel, les formats courts, le jeu vidéo et les environnements numériques, continue d’élargir les sources de revenus au-delà du streaming. L’amélioration des outils de suivi, de répartition et de traçabilité des droits permet également de capter des flux historiquement mal mesurés, en particulier dans certains territoires et segments professionnels. Enfin, la profondeur des catalogues, combinée à leur circulation mondiale, renforce la résilience économique des œuvres sur le long terme, traduisant moins un ralentissement qu’une recomposition progressive des leviers de croissance de l’industrie musicale.
Les droits musicaux s’imposent comme une classe d’actifs en croissance structurelle, soutenue par l’échelle du streaming, une meilleure organisation des droits et un rééquilibrage progressif entre enregistrement et édition.
À mesure que le marché gagne en maturité, la valeur se joue moins dans le volume que dans la qualité des données, la structuration des droits et l’accès direct aux flux de revenus, suggérant que le seuil des 47,2 milliards de dollars est moins une limite qu’un nouveau point de départ.










